création 2005

LA PEAU DURE

Les Trois Sœurs de Raymond Guérin…

Trois sœurs : Clara, Jacquotte et Louison Coustu.
Clara, la bonne, qui s’épanouit dans le cocon que lui offrent Madame et Monsieur, ses patrons ;
Jacquotte, femme tuberculeuse et battue, affaiblie par ses grossesses successives ;
Louison, la rebelle au cœur d’artichaut.
L’auteur les imagine au mitan du vingtième siècle. Leurs vies nous sont révélées, ordinaires et uniques.
Raymond Guérin donne voix à trois femmes qui d’ordinaire n’ont pas la parole. Les sœurs Coustu appartiennent à celles qui, d’ordinaire, prennent des coups et se taisent. Ici, elles parlent. Leurs voix composent un chant d’amour et de compassion.
Les hommes et les femmes, l’avortement, les gens de maison, les prisons de femmes, le STO, le marché noir, la tuberculose…
Ces thèmes s’entremêlent et structurent le récit.
Mais, il y a surtout la langue unique de Guérin avec sa syntaxe minutieuse et attentive aux émotions intimes des trois sœurs.
Le spectacle est une partition pour une comédienne qui incarnera successivement Clara, Jacquotte et Louison Coustu. Trois vies théâtrales endossées par Sophie Vaude pour éprouver sensiblement dans un même corps l’existence provisoire de trois corps distincts nés, dans la fiction du roman, d’un autre corps, celui de leur mère, morte prématurément.

JF Matignon

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À travers elles, Jean-François Matignon met en scène nos zones d’ombre, à la fois ces années 50 méconnues, les conflits de classe et le machisme. Il retrouve de ses précédentes mises en scène, le désarroi des oubliés (Woyseck ou Lalla de Gabily), ou encore il rouvre le théâtre de la sexualité féminine (Les Bonnes, Quartett). Travaillant sur Raymond Guérin (1905-1955) depuis 1997 (La tête vide, La joie du cœur), il choisit un auteur mis à l’ombre, « un idéaliste que tout blessait » et qui « se jeta, lui, l’autodidacte, dans l’élaboration d’une œuvre » gigantesque avant de mourir d’épuisement.
Éclairer l’ombre reste paradoxal. Le metteur en scène choisit des clair-obscurs (d’une bougie, d’un plafonnier) maëterlinckiens qui floutent le corps mais enluminent la face.
Le Petit Requiem de Gorecki restitue en contre-champ la douceur triste de ces femmes joyeuses
La scénographie oriente les scènes autour d’une table en bois sombre qui, montée sur roulettes, glisse comme le spectre du travail féminin (mettre la table, repasser) ou de la table d’accouchée
La dépossession permet à Sophie Vaude d’atteindre dans l’interprétation, l’innommé de la féminité.

Marie-Mai Corbel
[ revue Mouvement ]